Le succès non démenti des vins du Languedoc à l’exportation | Le Monde

Les appellations du plus grand vignoble du monde vendent 40 % de leur production à l’étranger. Grâce à de bons ambassadeurs, on trouve des vins de la région dans près de la moitié des pays de la planète.

Découvrir une cuvée « Arrogant Frog » des Domaines Paul Mas, à Kyoto, au Japon, en marge d’un festival de photo. Savourer un beau rosé des Vignobles Jeanjean au cours d’un vol d’Air Canada. Assister à Cuba à une master class du Château de Lastours et ses vins des Corbières devant 200 personnes. Suivre une formation en Thaïlande autour des bulles de limoux de Françoise Antech quand on situe à peine la France, et encore moins les Pyrénées, sur une mappemonde. Apprécier un sympathique « pays d’Oc » de la famille Fabre au Wan Chai, un bar à vins de Hongkong. La liste est longue des exemples montrant le rayonnement des vins du Languedoc à l’étranger.

S’ils ne sont pas toujours identifiés, voire considérés, en France, ils bénéficient d’une belle vitalité à l’exportation. Le Languedoc-Roussillon est la plus grande région viticole du monde : plus de 200 000 hectares (ha), une production de quelque 12 millions de bouteilles annuelles ; « si on était un pays, on serait au 6e rang des producteurs de vin », s’amuse Pierre Bories, le président du Conseil interprofessionnel des vins du Languedoc (CIVL). Les exportations de ladite région ne dépassent pas 30 %. Mais si l’on se focalise sur les appellations d’origine protégées (AOP), plus qualitatives, l’étranger représente 40 %. Quant aux quatre locomotives du cru, Gérard Bertrand, Jean-Claude Mas, Miren de Lorgeril et Brigitte Jeanjean, qui commercialisent sous leurs noms de très gros volumes et de multiples cuvées à tous les prix, elles revendiquent des ventes hors Hexagone supérieures à 60 % de leur production.

Le Languedoc n’est pas la seule région viticole à trouver des débouchés importants sur les marchés internationaux. La Champagne revendique plus de 56 % de son chiffre d’affaires à l’exportation, la Bourgogne environ 50 % et le Bordelais 46 %. Mais ces trois régions disposent de beaucoup de vins iconiques que les pays étrangers s’arrachent. Et puis, le consommateur brésilien, canadien, vietnamien, danois ou irlandais, s’il sait, grosso modo, ce qu’est un bourgogne, un bordeaux ou un champagne, n’identifie pas toujours un vin du Languedoc.

Echelle variable

Il est vrai que la région s’apparente à un patchwork : 50 AOP, 24 indications géographiques protégées (IGP), trois IGP départementales et deux IGP régionales. Sans compter 27 cépages et une palanquée d’appellations, pour certaines assez obscures. Cette diversité trouble la perception d’un territoire viticole qui court de la Camargue aux Pyrénées, en bord de Méditerranée, tout en profitant des contreforts du Massif central, des Cévennes à la montagne Noire, ce qui présente l’avantage de proposer des terroirs et des climats différents.

« Il faudrait juste pouvoir compacter notre diversité à l’intérieur du nom d’une grande région viticole », confie Pierre Bories, qui dirige par ailleurs Château Ollieux Romanis en appellation boutenac, Château Rives-Blanques en limoux et le domaine du Champ des Murailles en corbières – ce trio exporte entre 70 % et 75 % de la production.

« A la différence de la Bourgogne et du Bordelais, on a une liberté dans l’élaboration des vins, on peut faire des cuvées inattendues », se félicite Clémence Fabre, à la tête, avec son mari, des cinq domaines de Famille Fabre, quelque 300 hectares, tous en bio, qui écoule 50 % de sa production à l’international.

Chaque appellation joue de ses différences et d’une exportation à échelle variable. L’AOP picpoul-de-pinet (1 550 ha), qui ne propose que des blancs, exporte 70 % de sa production, le Royaume-Uni en captant 80 %. « Les Anglais adorent ce vin, qu’ils consomment au verre, à l’apéritif », explique Pierre Bories. Quand, à l’inverse, pic-saint-loup (1 550 ha) n’envoie que 10 % de ses vins à l’étranger – « Ils se vendent déjà très bien en France, et n’ont donc pas besoin de se tourner vers l’international. »

Alors que la tendance générale est plutôt à la baisse des exportations, avec un recul de 10 % pour les rouges et de 5 % pour les blancs, selon les chiffres 2025 du CIVL, les bulles tirent leur épingle du jeu avec une augmentation de 8 %. Le succès des crémants et des blanquettes de Limoux (Aude) justifie la performance. Françoise Antech, de la maison Antech, à Limoux, dit exporter 85 % de sa production (900 000 bouteilles annuelles) dans 42 pays. « Il est plus facile de valoriser nos vins pétillants à l’exportation que dans un marché français dominé par la grande distribution, assure Françoise Antech. En plus, sur le marché du crémant, nous devons faire face à une rude concurrence, région par région. En Alsace, on te dit qu’il y a le crémant d’Alsace, dans la Loire, le crémant de Loire, en Bourgogne idem. A l’étranger, au Japon ou aux Etats-Unis, les marchés sont plus ouverts. »

Bonne santé des bulles

Il faut dire aussi que les bulles de la maison Antech, en bio, se tiennent dans une fourchette de 15 à 25 euros. Aux Etats-Unis, elles sont vendues entre 20 et 30 dollars (soit entre 17 et 25 euros), ce qui leur permet de tenir tête à la concurrence des vins pétillants américains. Marlène Tisseire, directrice de l’organisme de défense et de gestion des AOP de Limoux (1 900 ha), confirme la bonne santé des bulles de Limoux à l’étranger : une progression de 15 % pour les crémants depuis deux ans, quand les blanquettes, elles, reculent de 11 %.

C’est l’autre atout des vins languedociens : le rapport qualité-prix, ou, comme préfère l’appeler Brigitte Jeanjean, des Vignobles Jeanjean, le « rapport prix-plaisir ». Sur l’ensemble des AOP languedociennes (environ 3,5 millions de cols), plus de 55 % des vins sont compris entre 7 et 10 euros, 16 % environ entre 10 et 12 euros, et moins de 10 % supérieurs à 12 euros. Or, l’argument du prix est déterminant pour vendre à l’étranger, même si tous les vignerons que nous avons rencontrés ne veulent pas accréditer l’idée que le vin du Languedoc n’est pas cher, sous-entendu de moindre qualité, une idée qui ramènerait ce vignoble des décennies en arrière, vers le milieu des années 1950, quand les cuves pouvaient contenir 50 % de vins locaux et 50 % de jus venus d’Algérie. Mais aussi aux années 1970, quand la région faisait pisser la vigne.

Les historiens pourraient rappeler aussi que cette région méditerranéenne fut la première en France à découvrir la vigne, quand les Romains la plantèrent, en 125 av. J.-C., sur les collines de Narbo Martius, la future Narbonne (Aude). Puis ce fut le début des exportations, puisque les vins prirent souvent la route de l’Espagne ou de l’Italie par la Via Domitia.

Aujourd’hui, enfin, les vins du Languedoc sont pour beaucoup en conversion bio, développent la bulle, sont le premier producteur français de rosés, et arrivent aussi à produire des rouges légers – autant d’arguments propres à séduire à l’étranger. Du reste, près d’un pays sur deux dans le monde vend du Languedoc. Il est vrai qu’il a de bons ambassadeurs. Thibaut de Braquilanges, directeur du Château de Lastours, à Portel-des-Corbières (Aude) – 90 ha en bio -, revient de Chine, où il a conclu une commande de ses vins dans 250 restaurants. La clé ? « Travailler la relation directe avec le client, mettre en place des tournées de dégustation à l’étranger. Le Languedoc doit se montrer audacieux. »